Traduction en français: 

 

Gurs, les 28 et 29 octobre 1940.

Chers, très chers enfants !

Comme vous serez étonnés si, avant de recevoir le télégramme, vous n’avez pas encore appris notre changement si soudain et si terrible. Le 23 octobre est arrivé, d’une heure à l’autre, l’ordre de quitter D. [l’Allemagne], et vous comprendrez tout ce que cela signifiait. Nous n’avons pu emporter que les vêtements les plus indispensables, mais dans la grande agitation, nous n’avons même pas maintenant le strict nécessaire. Mercredi soir à 22 heures, le transport est parti par train spécial, sans que nous sachions où. En route, nous avons bien vu, après deux jours et deux nuits de voyage, qu’il s’agissait de la zone non occupée. Bref, pour en venir au fait, samedi matin à 10 heures nous sommes arrivés ici, avec un gros rhume que nous avions déjà attrapé dans le train, car pendant les trois jours il faisait froid et il n’y avait pas de chauffage. Ici, on nous a séparés, hommes et femmes chacun de leur côté, si bien que jusqu’à aujourd’hui je ne sais encore rien de père, de grand-père, de l’oncle Nathan, de l’oncle Leopold et de l’oncle Arnold, cela prendra sans doute encore quelques jours. Tante Berta se trouve tout près, et elle a pu m’assister ces deux derniers jours, car je suis arrivée ici avec de la fièvre et je dois maintenant me rétablir dans la baraque froide, sur une paillasse avec une couverture. Le bon Dieu nous assistera et fera pour nous un miracle, si nous devons endurer la vie ici. Dans le télégramme, je vous ai demandé des pantoufles de laine pour moi, car dans la précipitation j’ai laissé les miennes, j’aurais en outre besoin d’une paire de bas de laine, de papier à lettres avec enveloppes, d’un peu de beurre et, surtout, d’aide pour nous faire sortir d’ici. Nous n’avons tous eu le droit d’emporter que 100 marks, qui nous ont été changés en francs à Breisach. Mais comme nous sommes obligés d’acheter beaucoup de choses, nos francs seront bientôt épuisés. Notre nourriture se compose le matin de café noir, à midi d’une assiette de soupe, et le soir de nouveau d’une assiette de soupe, avec du pain pour la journée. À la longue, les personnes âgées ne tiendront pas. Moi-même, je ne pourrai pas supporter cela bien longtemps, à moins de disposer de forces que je ne me connais pas.

Le pire, c’est d’être sans chauffage dans les baraques, où il fait déjà froid maintenant, plus froid même que chez nous en Allemagne. Au milieu de toute cette misère, le malheur qui vous a si durement frappés ne me quitte pas l’esprit, et je te présente donc, cher Conrado, au nom aussi de père et de tous ceux dont nous sommes maintenant séparés, nos condoléances les plus sincères, pour ta sœur bien-aimée elle aussi rappelée [à Dieu], ce qui est à peine concevable. Dans l’espoir que les chers parents sont auprès de vous, je prends maintenant congé de vous avec mille baisers et toutes mes affections, en espérant nous revoir tous bientôt. Père ne peut pas écrire en ce moment.

Votre mère.

Chère Rosl, cher Max : Aussi difficile qu’il me soit d’écrire en ce temps de supplice et dans ce malheur si triste, oui indicible, qui vous a frappés, je veux tout de même exprimer en quelques mots notre plus profonde compassion. Il n’existe pas de paroles de consolation pour cela, une seule chose, que le bon Dieu vous donne la force de supporter ce dur destin, et que vous trouviez votre consolation auprès des chers enfants là-bas, qui vous apportent certainement de toutes leurs forces un soutien réconfortant. La chère Dora est-elle, elle aussi, une victime de cette époque ? Nous ne savons encore rien de précis. J’ai également envoyé un télégramme à Julius. Je t’en prie, je t’en prie, chère Rosl, écris donc à Julius, qu’il nous écrive tout de suite, car nous sommes sans nouvelles de lui depuis le 14 septembre.

Veillez à recevoir les affaires de Bâle et ne les laissez pas repartir […]

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